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Drive my car, le trajet de l'écriture à l'émotion

Présenté au festival de Cannes pour Asako I et II ainsi que de Senses en 2018, Ryusuke Hamaguchi revient cette fois, lauréat, avec le prix du meilleur scénario pour Drive My Car. Accompagné de Haruki Murakami pendant l’écriture de son film, auteur du recueil de nouvelles Des Hommes sans femmes dont est tirée son histoire, l’Emile s’est intéressé pour l’occasion à l’auteur japonais. Notre équipe est donc allée à la rencontre d’un partenaire bien établi du Zola, la librairie villeurbannaise Lettres à Croquer, où nous avons pu échanger sur le sujet avec Mathilde Keil, responsable de l’établissement.


Comment définiriez- vous le style d’écriture de Murakami pour tous les néophytes ou ceux qui voudraient se lancer dans la lecture de l’un de ses ouvrages ? Quelles seraient ses thématiques principales ? Avez-vous un ouvrage de l’auteur qui vous a particulièrement marqué ?


Haruki Murakami a en effet un style bien particulier, on l’a classé d’ailleurs dans le courant du réalisme magique. Un mouvement né en 1925 à peu près, qui fait que nous avons un élément irrationnel dans une réalité bien définie. Murakami fait des chroniques sociales empreintes de fantastique. Pour citer un titre important de l’auteur, important à lire, qui est Kafka sur le rivage, il y a une scène où il pleut des poissons par exemple. Dans 1Q84, une trilogie qui rend hommage à George Orwell, on est dans une dystopie, avec des petits personnages d’un autre monde qui prennent possession des corps humains. A chaque fois, il y a toujours un élément fantastique qui s’ajoute. Pour commencer Murakami, il y a 5 romans qui sont importants : la trilogie 1Q84 (2009), Au sud de la frontière à l’ouest du soleil (1992), La Ballade de l’Impossible (1987), Kafka sur le Rivage (2002) et Chroniques de l’Oiseau à ressort (1994). Si on veut découvrir un peu tout le panel des différents thèmes qu’il a abordés, c’est parfait. Son thème principal est l’amitié à mon sens, les relations entre les personnages, leurs évolutions en chroniques sociales teintées d’une petite pointe fantastique dans ses romans. Murakami a une écriture plutôt fluide, simple, d’une grande douceur.


L’auteur est un grand mélomane, il a même ouvert un bar de jazz à Tokyo. Dans les années 80, il déménage aux Etats Unis, jusqu'à son retour au Japon en 1995, profondément touché par le séisme de Kobe et l'attentat au gaz sarin dans le métro de Tokyo. Il a notamment fait beaucoup d’essais sur la musique, c’est un pan de sa personnalité.


Peut-on revenir sur le livre dont est tiré le film ?


L’histoire est tirée d’une nouvelle (NDR : Ryusuke Hamaguchi a préféré étoffer son histoire à l’aide d’autres nouvelles du même recueil comme Shéhérazade et Le bar de Kino). Ce qui est super avec Murakami c’est qu’il n’est pas simplement romancier, il fait des essais, des articles et des nouvelles. C’est même un grand nouvelliste, c’est avec ça qu’il a commencé d’ailleurs, et Drive My Car est la première nouvelle du recueil Des hommes sans femmes écrit en 2014 en japonais, c’est plutôt récent.


«Ces hommes sans femmes sont des êtres égarés, accrochés à leur mémoire tels des lamproies, ces anguilles sans mâchoires collées par des ventouses à leur proie et qui se laissent flotter, se balancer de-ci, de-là. Ils portent la mémoire d’une vie antérieure. Les personnages de Haruki Murakami sont en quête du sens de ce passé qui pèse, dans un désir de sens.»

Mary EMEL, NOUVELLES – « Des hommes sans femmes » de Haruki Murakami, 04 avril 2017, Nonfiction, lien vers l'article


Dans le film, Drive My Car, il y a beaucoup d’évocations à des pièces de théâtre : la toute première est celle de Beckett, En attendant Godot (1952), qui ouvre le film. Par la suite, tout le propos du film tourne autour d’un fil rouge, la pièce d’Anton Tchekhov Oncle Vania (1898) : est-ce que l’on peut considérer qu’il y a dans l’œuvre de Murakami une sorte de tradition théâtrale ?


Pas vraiment théâtrale, mais plutôt culturelle, littéraire, c’est pas le théâtre, la littérature en général plutôt. Ça va être autant la pièce de théâtre que le roman. Dans l’une de ses nouvelles, Sommeil, il y a une citation de Anna Karénine, à toutes les œuvres de la littérature russe, mais aussi des citations musicales. Par exemple : Au sud de la frontière, à l’ouest le soleil est la traduction d’un titre de Nat King Cole.


Au cinéma, Murakami est un auteur qui a été plusieurs fois adapté au cinéma, dernièrement dans Burning (2018) de Lee Chang-Dong inspiré de la nouvelle Les granges brûlées ou bien la Ballade de l’Impossible (2010) de Trần Anh Hùng : qu’est-ce qui pourrait rendre aussi attractif pour les réalisateurs l’adaptation d’un tel auteur ? A l’inverse, en partant du point de vue l’auteur, est ce qu’il y aurait une vision cinématographique qui apparaît dans ses écrits ?


Écriture et cinéma, ça va ensemble. Un film sur cinq dans l’ensemble de la production cinématographique est issue de l’adaptation de livres (Source : CNC,Les adaptations littéraires au cinéma, 20 septembre 2019, lien vers l'article) . Les auteurs écrivent souvent en se disant : « Mon livre sera peut-être adapté au cinéma ». On fait appel à l’imagination des gens, à leurs propres images, leurs imaginaires, ça tombe sous le sens que ce soit adaptable. Chez Murakami, il y a ce côté fantastique, il y a les dialogues entre les gens, c’est un peu le terreau du cinéma.


Il me semble que le cinéma japonais est beaucoup porté autour de la sensation et que Murakami me paraît être un auteur, par ses inspirations, son attrait pour la musique, très porté sur le rythme, des éléments très internes, intimes. Drive My Car parle justement des sens mobilisés, de l’attachement au texte pour tendre vers l’émotion…


Oui, hormis sa passion pour la musique, c’est un de ses points fondamentaux de son écriture : le rythme dans la phrase, l’histoire, dans la langue, il y a quelque chose de très musical. Dans un découpage de scénario, l’image, c’est d’autant plus inspirant.


En parlant de la langue, Murakami joue avec cet aspect dans le film : lorsqu’il présente la pièce de Tchekhov, il la fait jouer sur un mode multilingue, les acteurs qui se rencontrent viennent de différents pays et jouent le texte de Tchekhov sans cette barrière-là. La question se pose donc, lorsque le roman de Murakami est traduit en français, est-ce qu’on ne perdrait pas un peu son essence, un phénomène qui pourrait toucher d’autres auteurs ?


Murakami est un traducteur à la base, il était même aux Etats Unis, traducteur de Francis Scott Fitzgerald en japonais, il sait donc ce qu’est la traduction, il travaille même avec ses propres traducteurs. C’est un travail de longue haleine au plus proche de la langue, souvent en partenariat avec l’auteur qui a écrit le livre pour être sûr de bien comprendre l’essence du livre, de ses signes dans le cas de la langue japonaise.


Drive my car de Ryusuke Hamaguchi, Drame – Japon – 2021 – 2h59. Sortie le 18 août. Avec : Hidetoshi Nishijima, Toko Miura, Reika Kirishima... Diaphana

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