• Olivier

Frederick Wiseman, ou l'art de filmer la mise en scène du quotidien

Mis à jour : 4 nov. 2020

Sachant que la plupart de ses œuvres durent plus de trois heures, Wiseman est le parfait partenaire du cloîtré ayant du temps et de la curiosité à revendre. D'autant plus que le cinéma de ce documentariste de génie procure un puissant sentiment d'immersion dans les différents microcosmes qu'il ausculte à la manière d'un ethnologue tentant de rendre sa présence et celle de sa caméra indétectable.



Depuis bientôt cinquante ans, Frederick Wiseman, fin moraliste et explorateur inlassable de la nature humaine, s’attache à montrer comment les hommes vivent ensemble. Chez lui, les institutions, dans leur fonctionnement le plus ordinaire, sont le cadre idéal, au sens géographique et cinématographique, pour observer comment s’organise l’ordre et se formalise la violence dans la société américaine.


“Je dois donner au spectateur le sentiment qu’il peut avoir confiance dans ce que je lui fournis ”

Le dispositif du cinéaste est simple: un opérateur, un assistant pour charger la caméra, un preneur de son (Wiseman lui-même à l’écoute du monde), qui place le spectateur dans cette position du découvreur qui assiste en direct à ce qui se déroule sous ses yeux. Des semaines de tournage sans repérage, et surtout des mois de montage, où dans un long travail de construction, de composition même, pourrait-on dire, tant les questions de musique et de rythme lui importent, Wiseman écrit une dramaturgie sans intrigue, dans l’esprit d’un Ionesco ou d’un Beckett, et qui sera son seul commentaire (pas de voix-off imposant un sens aux images, ni même de carton désignant ses personnages). Une œuvre donc qui, si elle travaille le réel, n’affirme pour autant aucune vérité, et a infusé, comme on le verra, nombre d’œuvres contemporaines de son cinéma.



Frederick Wiseman, fils d’immigrants juifs russes et polonais, juriste de formation, a été sensibilisé très tôt aux questions de discrimination et au hiatus entre droits formels et droits réels. Toute sa filmographie peut se lire comme l’exploration de la contradiction entre la mythologie, l’idéologie de l’Amérique (land of the free où tous les hommes, égaux en droit, peuvent réaliser l’idéal de libre entreprise et de la poursuite du bonheur), et sa réalité concrète, celle de la division entre riches (pour qui tout semble possible) et pauvres (dont la condition limite et les choix et les droits), et son corollaire, la ségrégation, toujours active malgré des années d’affirmative action. Une profonde réflexion sur l’autorité, surtout, qui passe le plus souvent par le contrôle de la parole, instrument de débat pour le meilleur (avec de nombreux dialogues de sourds), mais le plus souvent de pouvoir.

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