• Guillaume

IT’S ALL ABOUT LOVE (Thomas Vinterberg)

Drunk est sorti juste avant le confinement et n'a pas eu la carrière qu'il méritait en salles. Il devrait faire son retour à la réouverture. En attendant, découvrez un autre film méconnu de son auteur Thomas Vinterberg, It's All About Love. Ou comment gérer l'après-Festen et négocier le virage opéré par le Dogme95.



Question : comment digérer un succès planétaire et se renouveler quand le succès en question a suffi à définir une nouvelle façon d’aborder le cinéma ? Au début du troisième millénaire, le réalisateur danois Thomas Vinterberg s’est forcément posé la question au moment de gérer l’après-Festen, vu la façon dont ce film installa les bases du fameux « Dogme95 ». C’est que Vinterberg et son compatriote Lars Von Trier (réalisateur de Breaking the Waves) avaient une idée derrière la tête en lançant ce mouvement : refuser une certaine tendance du cinéma moderne où l’artifice était sans cesse privilégié à la prétendue vérité du monde (celle-là même dont le 7ème Art se devrait d’être le témoin), et ce en imposant une dizaine de commandements à suivre (pas de cinéma de genre, pas de générique, pas de musique originale, pas de stylisation, etc.). En gros, dénuder son art afin de le rendre plus authentique et de lui permettre d’appréhender quelques vérités universelles. Au final, qu’importe la valeur qu’on ait accordé à ce parti pris (parangon d’audace pour les uns, escroquerie intellectuelle pour les autres). L’important tenait dans un choix décisif : dans la mesure où le Dogme95 visait à rompre avec les conventions artistiques du moment, fallait-il enfoncer le clou au risque de se répéter (donc de créer une nouvelle convention) ou s’en détacher au risque de se marginaliser ? Cruel dilemme que Vinterberg aura contourné de la façon la plus kamikaze possible. Ce qui n’en fait pas la plus décevante, loin de là.




A première vue, faire l’opposé du Dogme95 supposait de lorgner vers son antithèse, à savoir le confort du produit hollywoodien, avec ce que cela suppose d’artifices, de stylisation et de démesure logistique. Mais à la réflexion, se mettre en contradiction avec le Dogme95 était aussi une façon de lui rester fidèle, puisqu’il s’agit toujours de fuir la tradition et la facilité. En adoptant ces deux thèses (ou plutôt en validant la seconde pour mieux distordre la première), Vinterberg adopta alors une logique pas si éloignée de celle de Lars Von Trier : rechercher l’irresponsabilité, jouer les chiens fous, viser le choix le plus suicidaire qui soit, lorgner vers des territoires inexplorés, et lorgner en fin de compte vers le cinéma de genre pour en déconstruire une à une toutes les figures. Ainsi est né It’s All About Love, OVNI insensé – et hélas oublié – qui osa une chimie inédite entre la love-story tragique, la fable post-apocalyptique, le thriller paranoïaque, la science-fiction décalée et le trip onirique. Un film qui, surtout, partage son action entre la terre et le ciel. Côté terre, dans le New York caniculaire de l’été 2021 (vous tremblez déjà ?), un certain John (Joaquin Phoenix) arrive de Pologne pour divorcer de son épouse Elena (Claire Danes), patineuse artistique de renom. Côté ciel, le frère de John, joué par Sean Penn, passe sa vie dans des avions : coincé dans sa bulle volante avec assez de matériel pour théoriser sur l’état du monde sans jamais le toucher du doigt. Et autour de ce trio, c’est « chaos reigns » puissance mille : la nature est déréglée, les perturbations atmosphériques font se succéder les glaciations aux canicules (il neige en juillet !), et le clonage est devenu une industrie souterraine. Plus fort encore : un peu partout sur la planète, des gens se mettent à flotter dans les airs, trahis par la gravité, ou à mourir d’un coup sec, terrassés par la solitude et le manque d’amour.


On voit d’ici le tableau : une fable symbolique sur un monde matérialiste en déliquescence, à peine futuriste (c’est déjà demain), où l’amour plus fort que tout devient une force de résistance. Pour ce qui est de combiner le romantisme exacerbé et le fatalisme pessimiste, avec une forme ambitieuse et un propos ouvertement naïf en guise d’outils, Vinterberg fait ici des prodiges. Mais comme il refuse toute méthode, tout ce qui semble rationnel et raisonnable est jeté aux orties. La science-fiction s’appréhende ici non pas par le contact avec une technologie futuriste mais par une atmosphère éthérée, proche d’un rêve ou d’un poème, qui rend compte du nouveau millénaire sans imposer de point de vue – l’effet prévaut sur les faits. Même l’intrigue, pourtant raccordée aux codes du thriller, finit par flotter comme si le maître de la narration était atteint de somnambulisme. Et les acteurs sont eux-mêmes soumis au même principe de flottement, les doutes et les interrogations – quasi métaphysiques – qui assaillent leurs personnages les rendant proches de l’état second. Au premier plan, Joaquin Phoenix navigue entre opacité et sentimentalisme, tandis que Claire Danes, ici dédoublée (sosies ou clones ?), ressemble à ce genre de « poupée cassée » qui hante les expériences oniriques de David Lynch. A l’arrière-plan, ces personnages pris en flagrant délit de lévitation incarnent un très beau contrepoint à tous ces personnages « cloués au sol » qui aspirent à « flotter » (en patinant sur la glace, en faisant l’amour, en prenant l’avion, etc…).


La famille, autrefois terreau de pulsions incestueuses et xénophobes dans Festen, devient ici un corps social flippant, régi par le complot et la manipulation des individus. Nul doute que Vinterberg, à l’époque trop méfiant envers un Hollywood arachnéen qui l’assaillait de projets pour mieux l’attirer vers sa toile, avait ici peint ses pires craintes de manière décalée. Pour autant, même si lire cette intrigue au premier degré reste de l’ordre du possible, il sera plus aisé de vivre ce film sans se raccrocher à quoi que ce soit, histoire de tutoyer l’état second des personnages. On ne citait pas David Lynch pour rien. Comme chez le réalisateur de Mulholland Drive, les réponses sont ici moins importantes que les questions, et les émotions en sortent renforcées, le propos du film prônant leur sauvegarde dans un contexte cruel qui tend à les brider (au mieux) ou à les annihiler (au pire). Comme dans Lost Highway, des couloirs sombres révèlent des silhouettes étranges ou miroitantes (des doubles ?) dont la nature est incertaine. Comme dans un rêve, on ressent une sensation de chaleur très paradoxale : des gestes et des étreintes romantiques qui tranchent radicalement avec le monde qui gèle en arrière-plan, un récit concret qui adopte la progression d’un conte abstrait, un réel qui se redessine en territoire symbolique, jusqu’à un bouleversant climax hivernal qui fait d’un manteau de neige la plus belle robe de mariée qui soit. Le tout avec une partition magnifique signée Zbigniew Preisner, compositeur fétiche de Kieslowski, qui magnifie de toute part la profession de foi de Thomas Vinterberg. Jusqu’au bout, le titre ne mentait pas : il n’a été question que d’amour.




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