• Quentin D.

JUSTICE LEAGUE : UNE HISTOIRE DE RATIO

Depuis que les salles sont fermées, la plupart des événements cinématographiques se font sur internet. Courant mars, sortait la très attendue «Snyder Cut » de Justice League. Mais à la surprise des spectateurs les moins avertis, le blockbuster de 4h était diffusé dans un format 4/3 qui n’a pas manqué de susciter les plus vives critiques (certains internautes allant jusqu’à publier sur YouTube des vidéos tutorielles pour changer le ratio sur leur télévision). Un choix esthétique assez inédit pour un blockbuster de cette envergure mais qui a pourtant tout son sens... Dans une exploitation en salles. Un peu de contexte : Novembre 2017, au terme d'une production chaotique sort au cinéma Justice League de Zack Snyder. En réalité terminé par Joss Whedon, le film déçoit les attentes. En effet, Warner, dans un souci de rentabilité a profité de la défection de Snyder pour remanier le métrage dans les grandes largeurs. Le couperet tombe, ce dernier est un semi-échec qui signe de manière quasi-définitive l’abandon de l'idée d'un univers partagé DC Comics calqué sur le modèle de la franchise Marvel. Pendant trois ans, les fans montent au créneau et militent (encouragés sur les réseaux sociaux par Zack Snyder) pour une nouvelle version plus représentative de la vision d'origine du réalisateur. Finalement, Warner cède et débloque 70 millions de dollars pour le remontage du film et la finalisation des effets spéciaux de nombreuses séquences passées à la trappe dans la version de Whedon. Parmi les différences se trouve donc ce changement de ratio. Petit ou grand écran : Mais qu'est-ce donc que « le ratio » ? Le ratio d'image, c'est le rapport entre la hauteur et la largeur de celle-ci. 4/3 pour nos vieilles télévisions cathodiques, 16/9 pour nos téléviseurs modernes. Au cinéma, on parle de 1.33 et de 1.77. Mais le format le plus plébiscité des salles de spectacle demeure le fameux 2.39 largement popularisé par Sergio Leone.


Il était une fois dans l'Ouest, S. Leone, 1968

Malgré ça, et même si l'on a tendance à assimiler le cinéma à ces fameuses bandes noires qui apparaissent sur nos écrans, le choix du ratio est un choix de mise en scène au même titre que le montage ou la colorimétrie d'un film. Si les formats 4/3 et 16/9 sont popularisés, c’est parce qu’ils avaient un aspect pratique. Celui d'offrir aux spectateurs l'image la plus grande possible sur son poste de télévision. À l'inverse, une toile de cinéma n'est pas assujettie à cette problématique. La grandeur de celle-ci est telle que même si elle n'est pas intégralement utilisée, l'immersion demeure. Par essence, même si la taille de l'image reste un argument marketing (les fameux blockbusters en 2.35) le ratio devient, entre les mains d'un réalisateur, un véritable terrain de jeu. D'ailleurs, les films modernes exploitant et jouant avec ces différents formats d’image sont nombreux. On pense à Xavier Dolan et son fameux 1:1 pour Mommy. The Lighthouse en 1.19. Grand Budapest Hotel en 1.37. A Ghost Story en 1.33, etc... Les exemples sont légion.


The Grand Budapest Hotel, W. Anderson, 2014 ; Mommy, X. Dolan, 2014

A Ghost Story, D. Lowery, 2017 ; The Lighthouse, R. Eggers, 2019


Aussi, quoi de plus normal pour Zack Snyder, qui n'a plus à répondre à des contraintes commerciales, de choisir ce format plutôt qu'un autre. À la vision du film (dans de bonnes conditions) ce dernier apparaît tout à fait adapté à sa mise en scène. Les séquences respirent et prennent de l'ampleur, les personnages sont moins étriqués dans leurs cases et les cadres fourmillent de détails.


Justice League, Z.Snyder et J. Whedon, 2017 (à gauche) et Zack Snyder's Justice league, Z. Snyder, 2021 (à droite)

Ce qu’il faut comprendre, c'est que si le format 2.39 trouvait son heure de gloire grâce aux péplums et aux westerns, c'est parce qu'il était parfaitement adapté à ce qu'il racontait. Le cadre très large mettant en valeur les nombreux paysages et les ultra-gros plans sur les yeux si chers à Sergio Leone. Mais Justice League est un film qui mise sur sa verticalité. Il est donc tout à fait logique de privilégier une image plus haute. Il est également plus facile de composer avec l'espace négatif d'une image (c’est-à-dire la partie du cadre dans laquelle le sujet n’est pas présent) là où le 2.39 offre moins de latitude. Paradoxalement, si les spectateurs ont l'impression de « perdre » de l'image sur leur poste de télé à cause des deux bandes noires verticales, le 1.33 en montre en réalité beaucoup plus puisqu’il s’agit de l'open mate. C'est-à-dire l'image plein cadre telle que tournée par l'équipe et non recadrée. C’est donc pour ces nombreuses raisons d’ordre artistique que cette nouvelle version de Justice League est sortie dans un format de 1.33. Et même si, à titre personnel, le choix me semble curieux pour une exploitation vidéo, il prend tout son sens dès lors que l’on vise une projection sur grand écran. Maintenant il n’y a plus qu’à attendre que les salles de cinéma rouvrent et croiser les doigts pour que des séances du film s’organisent afin de pouvoir réellement découvrir l’œuvre dans les conditions optimales souhaitées par le réalisateur.

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