• Côme Guidoni

Léviathan, le projet documentaire fou de Lucien Castaing-Taylor et Véréna Paravel

En plein océan Atlantique, à 300 kilomètres au large des côtes de New Bedford, au sud de Boston, un chalutier persiste sur les vagues tourmentées. Des centaines de goélands affamés sont à sa poursuite, à l’affut des restes sanguinolents de poissons rejetés par-dessus bord. L’immersion est radicale et les images, semblant venues d’un autre monde, obsèdent la rétine et agitent l’imaginaire. Le ton est donné : nous ne serons pas les timides passagers du bateau, nous vibrerons en phase avec ce chalutier, au gré du rythme de sa carlingue et de son équipage, immergés sous les bruissements envoûtants de l’eau. Tel est le projet fou de Leviathan, film documentaire de Lucien Castaing-Taylor et Véréna Paravel, sorti en 2012.



Léviathan © Indepencia distribution


Ces deux anthropologues et artistes vidéos appartiennent au Sensory Ethnography Lab (SEL) de l'université de Harvard, laboratoire, qui comme son nom l’indique, s’attache à développer une nouvelle forme d’ethnographie : l’ethnographie sensorielle. C’est d’ailleurs Lucien Castaing-Taylor qui a créé le laboratoire en 2006 dans le but de réunir les départements d’anthropologie et d’études visuelles et environnementales. À la croisée des disciplines, ce laboratoire cherche notamment à réinventer le film ethnographique, car comme le regrette Castaing-Taylor :

« Most anthropological writing and most ethnographic film, with the exception of some truly great works, is so devoid of emotional or sensory experience »

(« La plupart des écrits anthropologiques et la plupart des films ethnographiques, sauf quelques vrais bons travaux, sont si dépourvus d'expérience émotionnelle ou sensorielle »).


« If life is messy and unpredictable, and documentary is a reflection of life, should it not be digressive and open-ended too? »

« Si la vie est désordonnée et imprévisible, et que le documentaire est la représentation de la vie, ne doit-il pas être lui aussi digressif et ouvert ? »


Léviathan © Indepencia distribution


Le documentaire est aujourd’hui encore trop souvent considéré comme un médium rigide, où le fond prévaut sur la forme, à seul but informatif et didactique. Le SEL cherche justement remettre en question ces stéréotypes et à faire du film documentaire une forme d’art puissante et immersive. Depuis sa création, le laboratoire a été à l’origine de nombreux films importants et audacieux, dont Leviathan est certainement l’un des plus radicaux. Castaing-Taylor et ses collègues, cherchent dans ce film à construire des œuvres sensorielles plus que rationnelles, où les idées ne sont pas exposées frontalement, mais transparaissent à travers l’expérience brutale et émotionnelle. La démarche est à l’image de l’ambition de la fable, dont le credo est « Plaire et instruire ». C’est grâce à l’immersion dans une histoire et ses personnages que la morale prend vie et s’enracine émotionnellement. Même si l’ambition

des documentaires n’est pas de moraliser, l’émotion et les sens sont ici les vecteurs d’une réelle compréhension, viscérale.

Les cinéastes reprennent ainsi le chantier initié par l'un des pionniers du documentaire anthropologique, Jean Rouch, qui dès son 3ème long-métrage, Moi, un noir, avait cherché les limites des relations qu’entretiennent fiction et réalité. En jouant de l’ambiguïté, le réel des hommes qu’il filme se déploie par le prétexte d’une fausse-vraie fiction. Le cinéma devient alors une démarche anthropologique absolue : laisser l’altérité se mettre en scène pour mieux la révéler et la comprendre. La narration permet de fait plus d’empathie qu’une simple interview. Cette tension entre réalité et fiction est certainement une question intrinsèque au cinéma, dans la mesure où il est l’art qui se rapproche le plus près de l’expérience vécue. Beaucoup de cinéastes se sont emparés et ont interrogé cette dualité, dont notamment Werner Herzog qui à travers toute son œuvre, n’a cessé de brouiller les pistes en apportant des incursions de documentaire dans ses fictions et de fiction dans ses documentaires.


Bien qu’il s’agisse d'un portrait halluciné de la pêche, en tant qu’une des activités les plus

anciennes de l’humanité, le film déploie un regard qui pourrait être celui de la mer. Il n’y a pas de jugement, l’homme et ses actions sont présentés sur le même plan que tout le reste, les autres formes de vie et de mouvements. Les êtres humains discutent, les goélands crient, pendant que l’eau remue sous la coque. La caméra se fait le simple témoin de ce qui existe, là pour capturer cette interaction si particulière entre l’homme, l’eau, les poissons, les oiseaux et la machine.



Léviathan © Indepencia distribution


Plus récemment, et à l’aide d’une mise en scène très différente, on peut retrouver cette même démarche de regard systémique dans le film Il Buco de Michelangelo Frammartino,

qui retrace l’histoire de la découverte de la grotte de Bifurto, en Italie du Nord, en 1961. À l’heure du réchauffement climatique, où l’humanité menace la biodiversité et la Terre toute

entière, se développent des mouvements de pensée qui tâchent de déconstruire l'idée selon laquelle l’homme et la nature seraient deux choses distinctes. Leviathan et Il Buco semblent être les enfants directs de cette déconstruction.


Pour autant, Leviathan n’est pas dénué de vision. Il s’agit bien d’une œuvre artistique personnelle et éminemment subjective. Par le montage ou les jeux de point de vue, le film utilise pleinement la grammaire du cinéma. Les cinéastes s’amusent à laisser parler le réel et à disperser les regards en installant des caméras sur les casques des pêcheurs, la coque du bateau ou encore avec les rejets de poissons, rendant le tout d’une vérité et d’une incarnation vertigineuse. Cette multiplicité de points de vue, permet au film de ne pas développer la vision de l’humain, mais plutôt celle du « système vie » dans son ensemble.


Par certains égards le film prend même parfois une allure de film d’horreur ou de fable inquiétante. La mer devient le théâtre angoissant d’une organisation monstrueuse qui semble être au bord du gouffre, broyant pêcheurs et animaux. L’expérience fut brutale pour les cinéastes qui ont fait 6 voyages de plusieurs jours dans une mer agitée et glaciale. Véréna Paravel a même été amenée à être hospitalisée, et déclara plus tard que le film était devenu comme une réaction physique à l’expérience de la sortie en mer. Si le titre de ce film fait évidemment référence au concept d’Etat du philosophe Thomas Hobbes et au roman de Moby Dick d’Herman Melville, il incarne en réalité plutôt le mythe du monstre marin de la Bible, dont la gueule béante représentait pour certains l’entrée des enfers. Le film devient alors une sorte de catharsis pour appréhender la réalité crue de la pêche.


Voilà où se positionne le cinéma de Castaing-Taylor et Paravel, comme un moyen d’expression fort qui tâche de faire ressentir dans la chair une réalité impossible à comprendre autrement que par les sens. Et le film nous le rappelle à merveille : l’art audiovisuel est certainement le moyen idéal pour capturer le souffle de l’expérience vécue.





Léviathan est à voir au Zola ce mercredi 1er décembre à 20h30 pour une séance unique présentée par les étudiants de l'INSA.



Sources :

https://www.nytimes.com/2012/09/02/movies/harvard-filmmakers-messy-world.html


https://highlike.org/text/lucien-castaing-taylor-and-verena-paravel/


https://www.npr.org/2013/03/16/174404938/leviathan-the-fishing-life-from-360-degrees?t=1638019726534&t=1638291279491


http://naissanceethnologie.fr/exhibits/show/cinema/de-griaule-a-rouch


https://fr.wikipedia.org/wiki/L%C3%A9viathan


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