• Mathilde

La figure adolescente en salle 2/2

Afin de saisir le contexte des analyses suivantes, vous pouvez vous référez à la première partie de cet article.


Nous pouvons résumer la problématique épineuse, au cœur des préoccupations de certains enseignants chercheurs à ce que le cinéma de la jeunesse montre l’articulation d’un discours, parfois paradoxal entre « l'adolescence au cinéma face au cinéma pour adolescents. »


Il existerait tout de même, une troisième voie, conciliatrice peut-être, réunissant les caractéristiques alternantes des deux pôles. Parmi ce que pourraient être les exemples figuratifs les plus emblématiques de cette idée, on peut citer Boyhood de Richard Linklater et Adolescentes de Sébastien Lifshitz.


Les deux projets sont d'une grande envergure, et adoptent finalement la même démarche, un film s'inscrivant davantage du côté documentaire et l'autre, plus fictionnel. Toutefois, même le documentaire reconnaît sa part de fictionnalisation. Les deux réalisateurs partagent la même volonté, celle d'une fidélité par rapport au récit adolescent et tentent de s'approcher au plus près d'une époque.


D'un côté, Richard Linklater, réalisateur, producteur et scénariste américain, débute en 1996 une phase de préproduction de deux ans, durant laquelle il met en forme son idée et crée un véritable engagement sur le long terme avec sa productrice Catherine Sutherland. Douze années séparent la première et la dernière année de tournage de Boyhood. Nous suivons plus particulièrement les tribulations quotidiennes de Mason, interprété par Ellar Coltrane, entouré de sa sœur, Samantha (Lorelei Linklater), ainsi que ses parents Olivia (Patricia Arquette) et Mason Evans Sr (Ethan Hawke). Le réalisateur part donc d'une idée principale, celle de cet étalage chronologique. Pour chaque année, celui-ci concentre ses phases de tournages sur deux ou trois jours et ne garde qu'une poignée de minutes à chaque fois. Il alterne entre les moments les plus décisifs et ceux moins cruciaux. L'avancée dans ce couloir temporel, nous laisse le temps d'en savourer chaque instant et de garder à l'esprit, un regard rétrospectif.


À l'opposé de l'Atlantique, Sébastien Lifshitz, réalisateur et scénariste français, partage cet attrait pour la frise chronologique. Néanmoins, celui-ci accorde un soin tout particulier au lieu dans lequel va se tourner le documentaire. La ville retenue sera finalement Brive-la-Gaillarde, située en Nouvelle Aquitaine. Elle paraissait être une « ville douce, plutôt neutre», qui ne serait pas envahie d'un contexte social fort, laissant place au portrait plutôt qu'à l'environnement. Dans un premier temps, Sébastien Lifshitz ne désirait caster qu’un seul rôle principal, un jeune homme de préférence, afin d’anticiper, un potentiel obstacle par rapport au dévoilement de l’intimité. Cependant, les différents proviseur.es des établissements environnants lui conseillent de modifier son choix. Ainsi, ce sont deux meilleures amies, Anaïs et Emma, qui retiennent l'attention du réalisateur. Nous assistons ainsi davantage à une période adolescente, de leur treizième anniversaire, jusqu'à la majorité des deux jeunes filles. Le film a récemment obtenu le prix Louis Delluc en 2020 (et est en lice pour le Meilleur film aux César).

Adolescentes, Sébastien Lifshitz, 2019


De la même manière, un film quel qu'il soit, s'emploie souvent à nous signifier sa temporalité, qu'il soit étirable, frénétique, anachronique, de manière artificielle, que ce soit au travers du montage ou la mise en scène par exemple. Ici, les deux films sont en phase avec leur temps. Ce n'est pas que les deux films soient plus représentatifs d’une époque que d'autres œuvres, certains marqueurs temporels, qu’ils soient sonores ou imagés, nous plongent aisément dans une manière de vivre de ces jeunesses. Nous pourrions reprocher peut-être l'absence d’éléments clivants, mais la volonté des deux réalisateurs était de conserver une vision assez éthérée des évènements. C'est l'un des points où les deux films empruntent quelques routes divergentes, du fait de leur affiliations à certaines catégories filmiques. Adolescentes prend le parti d'une caméra véritablement invisible, laissant la place à l'expression d'Emma et Anaïs. Nul doute qu’on ne puisse lui reprocher son authenticité, le film livre, de manière condensée, deux histoires personnelles émouvantes. Pour Boyhood, les mouvements de caméra sont plus assumés, aussi bien que la vision de l’auteur. Du côté du documentaire pourtant, la direction d'acteurs et la conscientisation de la présence de la caméra entravent d'une certaine manière, l’idéal d'une libération complète de la parole. D'un autre côté, Richard Linklater, qui s'employait à diriger Ellar Coltrane lorsqu'il n'avait que six ans, le perçoit davantage au fil du temps comme un « collaborateur artistique ». Celui-ci lui demande même de s'inspirer de son propre vécu par rapport à ses conversations personnelles.


Ce que l’on retient principalement c'est le phénomène gestationnel qui se dégage des deux œuvres. Les films concentrent l’attention spectatorielle sur leurs déroulements. De nombreux facteurs dans ces films tentent de définir la nature adolescente, il les tiraillent de cernement, les assaille d'une visée, d'aspiration. Cela peut venir des figures parentales ou professorales dans les deux cas, ou bien des dilemmes moraux que les personnages rencontrent tout au long de cette période. La figure parentale demeure tout de même prédominante, mais de plus en plus discrète à l'orée du seuil de la vie adulte. C’est à cet instant que ces films s’emparent de la situation vécue par les protagonistes afin de tenter de porter ces questions à une échelle universelle. Les doutes et les craintes, l'apprentissage, tout cela est capté par les deux œuvres qui partent de cette instabilité, pour l'appliquer figuralement à ces portraits. Ils ne compromettent pas la compréhension de cette période justement parce qu'ils essayent de ne pas lui appliquer une caractérisation. Finalement, cette indéfinition (bien qu'inévitable jusqu'à un certain point) pourrait permettre de mieux en appréhender les bordures.

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