• Clara

Le Cœur fou

1970. Fin d’une décennie mouvementée et début d’une nouvelle ère encore marquée par les événements de mai 1968. Les révoltes étudiantes cessent lentement, deux figures majeures françaises, Bourvil et Charles De Gaulle, s’éteignent pour laisser place à une génération neuve et visionnaire. Dans les salles, la Nouvelle Vague s’impose et entraîne avec elle des réalisateurs tels que Eric Rohmer (Le Genou de Claire), François Truffaut (Domicile conjugal, L’Enfant sauvage) ou encore Claude Chabrol (Le Boucher). On se souvient avec nostalgie de cette année particulière en repensant à Peau d’âne, Le Passager de la pluie, Le Cercle rouge. Des cinéphiles d’un autre genre vous citeront aussi La Route de Salina, La Vampire nue, ou La Dame dans l’auto avec des lunettes et un fusil. Mais rares sont ceux qui rappelleront à leur mémoire Le Cœur fou de Jean-Gabriel Albicocco.



Film maudit, film fou à réhabiliter de toute urgence, cette œuvre boudée par la critique n’est nulle autre que le chef-d'œuvre absolu d’un réalisateur malmené. Fils de Quinto Albicocco, directeur de la photographie pour Franju, Varda, puis pour son propre enfant, Jean-Gabriel Albicocco commence tout naturellement sa carrière en développant des pellicules en laboratoire. Il entre par la suite au service cinématographique des armées, puis devient l’assistant de Henri Lepage et Jules Dassin.

Ces diverses expériences lui permettent, en 1961, de réaliser son premier long métrage, La Fille aux yeux d’or, une adaptation de la nouvelle éponyme d’Honoré de Balzac pour laquelle il remportera le Lion d’argent à Venise. Il poursuit sa filmographie avec Le Rat d’Amérique, une adaptation de Lanzmann, puis s’attaque à un classique de la littérature française, « Le Grand Meaulnes » d’Alain-Fournier. Neuf longues années séparent la première œuvre du réalisateur et Le Cœur fou. Neuf années durant lesquelles il fait mûrir en lui ce scénario intime et personnel aux titres multiples (L’Homme seul, Le Coup de lune, Brûle-cœur…) destiné à Ewa Swann dont il s’est épris. Il la fait tourner aux côtés de Michel Auclair, Madeleine Robinson et Jean-Claude Michel qui l’entourent, la couvent, l’adulent et la détestent tour à tour tout au long du film en incarnant à la fois la liberté, les carcans sociétaux et les interdits moraux.


Ici, Michel Auclair incarne Serge, photographe-journaliste, sur les traces de Clara (Madeleine Robinson) son ex-épouse actrice internée dans un hôpital psychiatrique de campagne. C’est là-bas qu’il fait la connaissance de Clo (Ewa Swann) jeune pyromane ingénue qui l’entraîne rapidement dans les affres de la folie et de l’amour sous le signe de la passion.


Ce scénario que l’on retrouve mille fois à l’opéra, au cinéma, en littérature, et partout ailleurs, revêt dans Le Cœur fou un maniérisme tout à son honneur qui le singularise et l’érige au rang de curiosité visuelle. Bien qu’abordant un sujet classique, Jean-Gabriel Albicocco se démarque par son audace et son ingéniosité qui semble être héritée du cinéma soviétique des seventies. En effet, on retrouve chez lui une palette de couleurs propre à Wojciech Has (La Clepsydre), et une manière de filmer les décors proche de ce que l’on retrouve chez Juraj Herz (Morgiana, La Belle et la bête). Les artifices ne sont pas cachés mais sublimés, et un soin tout particulier est apporté aux moindres détails. Le tout est accompagné d’une caméra mouvante, tournoyante, à la fois angoissante et hypnotique. En entrant dans Le Coeur fou, le spectateur peut avoir l’impression de passer le seuil d’une cathédrale baroque à ciel ouvert. L’atmosphère est au recueillement, mais les esprits sont échauffés, agités. Ewa Swann est une martyre et une Lilith damnée, et Michel Auclair un apôtre et un sain égaré. Jean-Gabriel Albicocco quant à lui nous souffle le chaud et le froid et nous fait perdre la raison.



Ce long métrage nous parle au premier plan de la folie à plusieurs degrés. Celle d’une star déchue ressassant ses vieux souvenirs glorieux ; celle d’une jeune femme qui au lieu de se remémorer son passé le fuit à tout prix ; et celle d’un homme qui s’approprie la vie des autres et n’est que l’ombre de lui-même. C’est en constatant cela que l’on est vite amenés à s’interroger sur l’origine du mal-être de ces protagonistes et l’on devine tout aussi rapidement que c’est la société même qui les a harassés. Par un procédé ingénieux de vitraux et de fenêtres colorées, le réalisateur nous indique subtilement l’état d’esprit de ses personnages qui fuient constamment les cadres. Au-delà du simple fait que le film est construit sur le schéma d’une fuite vers l’avant où l’environnement change constamment, on repère dans plusieurs scènes des ajours dont les acteurs se détournent. Comme pour refuser ce qu’on leur impose, et se soustraire à la tyrannie des règles établies par une société tout aussi malade qu’eux.


Serge, Clara et Clo, dans leur folie, nous interrogent sur la norme. Qu’est-ce qu’une vie normale ? Celle bien rangée d’un couple au quotidien morne ? Celle des honnêtes citoyens qui se plient aux ordres d’un État confus et totalitaire ? Et qu’advient-il de celles et ceux qui souhaitent échapper à tout cela ?


Des questions qui s’enflamment sous les allumettes incendiaires de Clo et qui nous laissent à la frontière de songes d’une inquiétante étrangeté.

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