• Quentin D.

LE MONDE EST À EUX

Dernière mise à jour : janv. 14

Romain Gavras, 2018


Il aura donc fallu huit ans depuis sa Bertrand Bliade punk et désenchantée qu'était Notre Jour Viendra, pour retrouver Romain Gavras aux manettes d'un second long-métrage. Mais loin du pessimisme désillusionné de son premier film, l'enfant terrible de Kourtrajmé signe avec Le Monde Est À Toi une farce solaire en forme d'arbre généalogique, embrassant toutes les spécificités de la France pour s’amuser de sa sottise.

François (Karim Leklou), dealer à la petite semaine, se rêve en business man capable de faire fructifier une entreprise de distribution de Mister Freeze au Maghreb. C'est malheureusement sans compter sur sa mère castratrice (Isabelle Adjani) qui lui subtilise ses économies, le forçant à mettre en œuvre un dernier gros coup pour obtenir l'apport financier qui lui permettra de finaliser le contrat.

Du haut de sa tour d'ivoire, Romain Gavras nous invite à contempler la vacuité et l'idiotie d'un petit banditisme qui se rêve en Vito Corleone ou Tony Montana mais qui sombre dans le pathétique en proie à ses pulsions primaires. Il suffira d'une scène d'introduction - dans laquelle un truand cocaïnomane récupère son chien dans un chenil avec violence et effusion lacrymale - pour s’en convaincre : le microcosme de Le Monde Est À Toi souffre de bêtise chronique malgré sa roublardise. De la pickpocket des grands magasins, aux petits caïds en passant par l'avocat véreux, tous font preuve à différents niveaux d'un manque de discernement. Même le rêve de François - finir propriétaire d’une maisonnette dans un lotissement du Maghreb - paraît bien désuet au vu du chemin de croix pour y parvenir. Bref, pas d'empathie pour les protagonistes. Gavras préfère nous inviter à les dévisager de loin, comme en témoignent ses multiples prises de vues aériennes, et à s'amuser de leur entre-déchirement. Un postulat quelque peu futile, c'est vrai, mais qui fonctionne grâce à un casting qui se donne à cœur joie dans la caricature. Gavras prend un malin plaisir à confronter les générations dans des rôles taillés sur mesure. Adjani en matriarche envahissante, Cassel en vieux gangster dépassé, Philippe Katerine en avocat mielleux et François Damien exploiteur de la misère humaine se retrouvent face à Karim Leklou (nominé pour le César du meilleur espoir masculin), Oulaya Amamra (Divines), Sofian Khammes (La Nuée), Mounir Amamra (Divines toujours) et Mahamadou Sangaré (La Vie Scolaire). Une mixité générationnelle qui ne s'arrête pas à son casting et se retrouve jusque dans les choix musicaux. Laurent Voulzy, Balavoine et Sardou côtoient Jul, Booba et Omar Souleyman. Même la caméra de Gavras semble épouser ce parti-pris. S’il s’était montré relativement sage sur Notre Jour Viendra, abordant son film comme un numéro d’acteur soutenu par une mise en scène à hauteur d’homme, il n’hésite pas ce coup-ci à revenir à ses amours clipesques. L’esthétisme est moderne et dans l’air du temps empruntant autant à l’imagerie de la pub qu’aux clichés banlieusards. En s’affranchissant de la pression, Gavras se libère et livre une version updatée des comédies franchouillardes comme Les Ripoux ou Les Compères. En un mot comme en mille, Le Monde Est À Toi est un fabuleux terrain de jeu en forme de pot-pourri générationnel. Tout le monde se côtoie dans un enchevêtrement bordélique de références et d’influences culturelles sans hiérarchisation aucune. Du coup, si l’on devait me demander “C’est quoi la France ?” je répondrais “C’est ça” en lançant le film.


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