• Mathilde

LES BIOPICS MUSICAUX

Le Zola s’apprête à faire sa rentrée, accompagné de l’Emile (et son équipe de rédacteur.rice.s) qui lui aussi revient pour vous proposer nos coups de cœur, analyses et critiques !

Cet article s’inscrit dans la suite d’une problématique : quelle est la part faite à la musique dans le genre du biopic musical ?


Vous retrouverez la première partie de cette étude juste ici.


I’m Not There de Todd Haynes (2007) retrace une partie de la carrière de Bob Dylan au travers de six personnages différents ; tous éphémères et presque chimériques. On peut percevoir ce choix de casting (Cate Blanchett, Ben Whishaw, Christian Bale, Heath Ledger, Richard Gere pour ne nommer qu’eux

la) de différentes manières : le caractère multiforme de la personnalité de l’artiste ou bien une universalité coFilms ante et réceptrice des messages portées par les chansons de Dylan. Chanteur étant celui que l’on présente comme l’inventeur du finger pointing, c’est-à-dire, pointer du doigt “les responsables” en musique. Le personnage, son interprétation deviennent un enjeu capital lié à l'œuvre ; le film s’interroge : quelle voix portait réellement Dylan ? La persona d’une célébrité, comment tient-elle et s’extrait-elle, en images ?


Ce flottement sémantique confirme bien l’instabilité et les limites à l’incarnation du protagoniste en tant que véhicule d’une seule Idée. Ce qui n’empêche pas le talent d’acteur de s’exercer dans ces différentes facettes rend ce “concours de sosies” limité dans son principe même. Le film de Todd Haynes renverse le régiment de la gouvernante “réalité vraissemblante véritable”. De plus, la forme du film s'accorde avec son principe scénaristique qui ne cesse de présenter le chanteur allant à l’encontre du regard qui lui est porté. Dylan ne se reconnaît pas en tant que chanteur folk, ou bien d’une étiquette politique particulière. Si bien que les spectateurs qui le conspuent deviennent peut-être ceux qui s’approchent davantage de l'authenticité du personnage. Todd Haynes interroge ainsi la reconnaissance dont peut jouir l’image publique en vertu de celle qu’on veut bien lui attribuer. Cette image, dont il semble difficile de se départir pour l’artiste représenté, peut parfois être mise en scène comme un véritable fardeau.


Réalisé par l’un des plus proches collaborateurs du groupe, Anton Corbijn s’empare lui de l’histoire de Ian Curtis, chanteur principal du groupe Joy Division, dans Control (2007). Bien que le cinéaste préfère ne pas employer le terme de “biopic” pour désigner son film, celui-ci en arbore les traits. Photographe du groupe à leurs débuts, clipeur de « Atmosphere », Corbijn paraît, grâce à sa carrière, être l’un des plus qualifiés pour narrer le destin grisâtre de ce jeune Mancunien. On a pu l’observer jusqu’à présent, le biopic a une identité générique plurielle, à laquelle s’ajoute ici la dimension musicale. Celle-ci agit comme un véritable paravent de déclinaisons stylistiques. Cette diversité formelle pour le biopic l’est aussi en raison de l’interprétation que l’on fait de l'œuvre. Néanmoins ici, ce n’est pas tant le passage de l’homme à l’artiste émancipé que Corbijn filme, mais comment l’attachement, cette saisie musicale, s’effectue de l’un à l’autre. Les performances durant les concerts sont le moyen d’une retenue et dans le même temps l’expulsion d’une énergie vibratoire sur scène. Chanter est l’un des moyens de rester maître de ses actes pour le chanteur. Sam Riley reproduit aussi fidèlement que possible le langage corporel de Curtis, singulier mais central dans cette vision.


A l’aide de nombreuses références comme le livre de Deborah Curtis Touching from a distance et de documents d’archives, le récit se construit avec une prétendue vraisemblance. Celle-ci est poussée jusqu’au point où le playback n’existe pas dans le film. En effet, les acteurs se sont exercés afin de reproduire les mélodies des différents morceaux du groupe. Puis, la distance s’établit peu à peu avec Joy Division lorsque la fiction intègre l’histoire d’amour avec Annik Honoré, journaliste belge, qui semble avoir régi l’existence de Curtis. Une connexion émotionnelle s’établit entre les paroles des chansons et les choix de vie du chanteur, les dilemmes qui le tiraillent insidieusement. La tension grandissante entre les deux sphères privées et publiques qui se rencontrent et s’affrontent finit par prendre corps elle-même. Elle s’incarne au travers du chanteur qui semble avoir de moins en moins d’emprise face aux situations qui lui échappent : le fait d’être père, son mariage précoce, ses crises d'épilepsies de plus en plus fréquentes.. Ainsi, le film ne se sert plus de la figure du personnage comme la référence, l’excuse d’un univers musical. Le lyrisme du poète désoeuvré dans ses sentiers amoureux s’allie à la morosité et la noirceur de sa musique, soutenue par sa bicolorité.


Ce geste du contraste trouve son écho dans les terres froides de Leningrad au travers de Leto (2018) de Kirill Serebrennikov (dont on attend avec impatience le prochain film - La Fièvre de Petrov - sur notre écran !). Si la définition du biopic joue avec son cadre, certains s’amusent de ce faux-semblant, en portant les atours du genre sans pour autant s’inscrire dedans. Quelques marqueurs chronologiques permettent de nous indiquer la contextualisation de l’histoire du groupe Kino, fin des années 70. La perestroïka commence à poindre, abritant avant son avènement quelques formations musicales luttant face aux diktats du régime en place. Ce principe tiendra jusqu’à l’investiture de Mikhaïl Gorbatchev, qui légitimera la production rock. Cette résistance inoxydable passe par les différentes performances publiques de Kino, son répertoire, mais également le format d’image du film (d’ailleurs, on vous conseille l’article de Quentin à ce sujet), produisant un rendu anamorphosé. Mettant en avant son énergie collective, Serebrennikov s’empare d’une intention politique en mettant en scène des pratiques clandestines, improvisées, certaines révolutionnaires. Les revendications sociales se font en chanson, jusqu'à un été salvateur, période de stase, en attendant une délivrance prochaine.


Les trajectoires que connaissent ces destins sont multiples et ne s’associent pas nécessairement à des parcours initiatiques. Parfois, l’errance est la meilleure issue que peuvent connaître certains artistes. C’est en elle que se logent parfois les réponses les plus appelantes artistiquement. Llewyn Davis essuie les déboires d’une industrie musicale méprisante et mercantiliste, tout en survivant, sans toit ni loi, dans le Greenwich village des années 60. Le caractère imprévisible de ce quotidien bohème se distingue dans ce film des frères Coen. Dans les exemples précédemment cités, les existences étouffées par le succès, l’aliénation, sont toutes accompagnées d’un succès relatif. L’éclosion du talent mise à mal, c’est ce mélo autour duquel tourne l’histoire. Une frustration qui nous touche en tant que spectateur mais qui pousse au décalage de notre attention auditive. Quelques morceaux de folk bienvenus agrémentent le visionnage, mais, hormis une scène d’enregistrement en studio, passent outre tout autre rapport que celui de l’interprétation face aux regards attentifs de la salle. Inside Llewyn Davis (2013) est un autre film de figure, se mouvant dans une partition répétitive, éreintante, et dont les notes sont presque impossibles à prédire. Oscar Isaac porte dans ses traits, le visage des tentatives infructueuses, des rêves presque éteints. Si le contexte ne favorise en rien l’expression du chanteur, les causes de ses vagabonderies ne paraissent pas moins internes. Ces dernières ne sont pas fouillées, mais font au contraire, l’étalage de leurs conséquences désastreuses mais dans lesquelles quelques percées d’espoir se frayent un passage parfois.


En attendant de découvrir le mythe de la vedette Aline par Valérie Lemercier, voici quelques œuvres à (re)visionner et écouter !


I’m not There de Todd Haynes, Musical/Drame – Allemagne, Canada, Etats-Unis – 2007 – 1h35- Diaphana


Control de Anton Corbjin, Musical/Drame - Royaume Uni- Etats-Unis, Australie, Japon -2007- 1h59 - La Fabrique de Films


Leto, Kirill Serebrennikov, Drame/Romance - Russie - 2018 - 2h09 - Bac Films et Kinovista


Inside Llewyn Davis, Ethan et Joel Cohen, Drame/Musique - Etats Unis, France - 2013- 1h45 - StudioCanal


Aline, Valérie Lemercier, Drame, France, Canada - 2020 - 2h08

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