• Manon Ruffel

Matthew Brendan Clark, rêveur aux multiples facettes

Tantôt peintre, tantôt musicien, cinéaste ou encore éditeur, Matthew Brendan Clark, basé à Chicago, est de ces artistes que l'on ne peut ranger dans une catégorie. Au coeur de son travail multimédia, il explore les univers du néo-décadentisme, de l'occulte, de l'ésotérisme et du transgressif. À l'occasion de la projection au Zola de Wormwood Heart, l'un de ses courts-métrages, en avant-séance d'After Blue de Bertrand Mandico, nous avons évoqué lors d'un riche échange ses inspirations, ses obsessions et sa conception de l'art. (Bannière : Wormwood Heart, de Matthew Brendan Clark)

Qui êtes-vous et comment vous présenteriez-vous ?

Matthew Brendan Clark

Je suis simplement un esprit cherchant son chemin vers les étincelles et impulsions qui m’attirent. Peut-être comme ce que Roger Gilbert-Lecomte décrit dans ses visions d’évasion et de renaissance… Perdu dans une informité jusqu’à ce que le froid espace cristallin me donne forme. Parfois, cela prend la forme d’un réalisateur, d’un écrivain, d’un musicien, ou toute autre forme qui me permet de me connecter à cela. Autrefois, je disais souvent que je n’aimais pas me donner d’étiquette, mais elles ne me dérangent plus, du moment que l’on est sûr qu’elles viennent du coeur finalement. Qu’elles ne sont pas confuses pour le coeur. Alors je suppose qu’elles sont utiles, et vous pouvez m’appeler comme vous le souhaitez.

Vous présentez un de vos courts métrages en avant-séance de After Blue de Bertrand Mandico… Quel rapport avez-vous à ce cinéaste de l’onirisme et du subversif ?

C’est une association parfaite pour moi, et un honneur de projeter Wormwood Heart avant son nouveau film After Blue. Je dois être honnête, c’est très rare pour moi de voir des similarités de vision avec n’importe quel autre réalisateur contemporain, mais ça me fait réellement plaisir que quelque part, quelqu’un comme Bertrand Mandico ait les mêmes idéaux. Lorsque j’ai lu son « Incoherence Manifesto », beaucoup de ses pensées sur les termes cinématographiques ont fait écho en moi, comme si cela émergeait de mon propre esprit en les lisant. Et avant le évidemment très bon Les Garçons Sauvages, ses courts-métrages, surtout son moyen-métrage Notre Dame des Hormones me parlent beaucoup, car ils sont très centrés sur des images visionnaires, avec une allure flâneuse délibérée qui transporte le rêve. Ce sont sans aucun doute les idéaux avec lesquels je me sens le plus à la maison. Je crois que la seule chose qui nous différencie c’est que là ou Mandico s’en va vers le territoire de la science-fiction, je tends à revenir à un roman de Huymans et faire de la maison de Des Esseintes un royaume magique. Nous filmons tous les deux exclusivement en 16mm. Je l’ai même vu mentionner le film Piège, de Jacques Baratier, dans les notes sur la jaquette du Blu-Ray de ses courts-métrages. Je me suis dis : « Je n'ai jamais entendu quelqu’un d’autre qui connaissait l’existence de ce fichu film, et il l’aime. Bon, voilà une autre raison qui me fait dire que c’est un mec bien ». Haha !


Piège, de Jacques Baratier (1970)

Le cinéma n’est qu’une petite partie de vos activités. Vous travaillez avec d’autres médias comme le livre, la peinture, ou encore la musique. Quelle place prend le cinéma dans votre travail d’artiste ?

Oui, c’est vrai. J’ai grandi en tant que peintre, artiste et musicien. Je suppose que l’on peut dire que je gravite autour d’un art pour trouver une manière d’exprimer à travers lui quelque chose de plus complexe. Le cinema semble pour moi le plus compliqué des arts, car il demande une réunion de tous les plans d’existences des autres médias pour le composer. En ce moment, je suis continuellement attiré de plus en plus près vers une exploration du cinema pour ces raisons-là. D’abord, avec mon traité théorique de critique et d’esthétique Cathode Love – appelez-le comme vous le voulez, c’est un livre très étrange –, mais depuis les 10 dernières années, j’ai aussi été un peu comme Pedro dans Arrebato d’Ivan Zulueta… À simplement acheter de petites cameras et des pellicules, d’abord des Super 8, puis des 16mm, puis des super 16 pour expérimenter les possibilités de ce medium. Et comme Pedro, peut-être que la plupart de ces expérimentations sont restées dans un coin de ma chambre et dans mes placards pleins de films. Mais j’ai plusieurs longs-métrages écrits en ce moment, dont trois ont des sujets très forts et oniriques, et pleins d’autres courts-métrages. Je sens que je suis à deux doigts de plonger dans quelque chose de trop profond pour moi. Donc le cinema peut peut-être me porter sur ses ailes pendant que je lui offre mes rêves.

Pouvez-vous nous parler un peu de Cathode Love ?

Bien sûr ! Cathode Love est une longue histoire, quelque peu tragique, mais heureusement belle à la fin. Le livre lui-même était un travail d’amour que j’ai financé sur plusieurs années, en économisant et en obtenant les droits d’écrits, beaucoup de France, à la fois en français et en anglais, des écrits qui m’ont simplement touché profondément, ou ont effleuré la connexion entre les choses. Des pièces et oeuvres hautement suggestives, évocatrices. Ou des rencontres magiques ou impromptues. Le livre a été compilé durant 5 ans, pendant lesquels j’ai vécu un divorce, juste au milieu du processus, donc c’était un moment charnière pour moi. Parfois, je l’ai même appelé mon « journal magique ». Il n’y avait pas de contraintes en terme de période, de culture, ou quelconque autre dispositif académique, ce qui est tout simplement une ficelle pour étrangler les idées si on ne fait pas assez attention. Je voulais voir le lien invisible dans la façon dont nous voyons tous ces esprits dans les choses qui nous entourent. Ils sont là. J’ai donc essayé de faire la moitié de mes propres essais sur ce sujet, qui sont vraiment des connecteurs et guident ce sorte de traité de l’esthétique néo-décadente. J’ai ensuite trouvé, et obtenu les droits et les permissions pour tous les travaux de poètes et écrivains… Des essais très bizarres et très beaux, des pièces classiques et quelques perles rares. Il y avait des pièces qui m’ont absolument appelé par leur beauté, et ce qu’elles laissaient entendre. Pour d’autres, des éclairs d’or semblaient presque bondir de la page. Il y avait même des fois, j’étais en train de lire à la laverie ou dans un lieu très banal, et des connexions entre Michel Leiris et John Dee me sautaient aux yeux. Cela a donné lieu à un projet qui devait à l’origine être accompagné d’un vinyle LP, que j’avais d’ailleurs pressé et designé, sur lequel il y avait vraiment de vraies belles musiques extrêmement rares, extraites de la bande-originale des Possédées du diable, des films de Jean Rollin, une chanson de Catherine Ribeiro de son album Paix (Catherine est d’ailleurs interviewée dans le livre, c’est une très belle et gentille personne selon moi). Mais le jour où les pré-ventes ont été mises en ligne, alors que je câlinais mon chat, j’ai reçu un message sur Facebook d’imbéciles en France, qui déclaraient avoir les droits de quelques musiques de Jean Rollin, et même si j’avais pleins de contacts en France qui ont essayé de m’aider et qui m’ont dit d’ignorer cela car j’avais les droits, ils m’ont tellement fait peur que j’ai réellement fait l’impensable, et j’ai détruit les 777 vinyles. Donc maintenant, c’est juste un livre. Mais à la place, il y a une boîte en bois de rose fabriquée à la main, sur laquelle est collé un poème en parchemin, avec une rose à l’intérieur. Sur le parchemin, le poème est dédié à la musique manquante. Comme une prière. Aussi, le fils de Jean Rollin, Serge, m’a donné l’une des pipes de son père, et je l’ai utilisée dans un rituel pour littéralement bénir les livres reliés de la fumée de sa pipe. Pour moi, cela prolonge l’esprit de Jean Rollin, et la cathédrale de sa tête, la chapelle des rêves. Quelle façon de bénir un livre qui parle de la suggestion et des rêves ! Bref, c’est une longue histoire, et j’aurais aimé ne pas détruire la musique, mais c’est la vie. J’ai dépassé cela. Nous perdons tous des choses. J’ai d’ailleurs rencontré Clara Sebastiao du Zola grâce à ce livre, et depuis nous correspondons depuis des années. C’est quelqu’un qui connait combien j’apprécie le goût et l’esthétique. Elle m’a d’ailleurs conseillé le travail de Mandico, qu’elle savait que j’apprécierai. Et elle avait raison !


Cathode Love, de Matthew Brendan Clark, et la pipe de Jean Rollin

Il y a, à la fois dans votre court-métrage et dans votre livre Cathode Love, une attention portée à l’esthétique : travail sur le noir et blanc dans Wormwood Heart, travail sur l’édition, les illustrations dans Cathode Love

Oh oui, il y a définitivement une attention portée à l’esthétique, c'est comme une règle ou une force guidante dans tout mon travail. Comme avec le symbolisme, les objets représentés dans l’espace doivent faire l’objet d’une attention particulière. Ils signifient tous quelque chose, même quand ils ne signifient rien ! En ce qui concerne le noir et blanc, ou le manque de couleur, ce n’était pas une règle de ma part, mais une coïncidence pour ces deux projets. Mais de manière générale j’aime beaucoup l’esthétique de l’ancien. Peut-être à la manière de Walerian Borowczyk, lorsqu’il fétichise un objet dans ses films, au point où il devient un personnage secondaire avec une réelle présence. C’est certainement vrai. Dans Wormwood Heart, il y a l’absinthe. C’était un choix conscient de ne pas la représenter en vert, tout simplement parce que c’est trop évident, et je ne voulais pas créer une autre parodie sur l’absinthe. Dans Cathode Love, c’est un peu différent, car tout est si éthéré, dans un esprit de connexion, que le noir et blanc était peut-être un moyen plus austère de l’unifier graphiquement. C’est drôle, deux des films que je suis en train de concocter sont envisagés dans ma tête largement ou entièrement en noir et blanc également. Pour moi, c’est plus un rapport à l’épaisseur et au grain de l’image. Les textures, les rayures et les effets des vieilles optiques. J’aime l’aspect physique de l’impression, et de la pellicule, parce que cela offre une analogie à l’interface entre la chair physique et l’esprit. Avec le numérique, bien sûr c’est facile et propre, mais il n’y a pas de surface. On n’en vient pas à être forcé de travailler avec l’aspect de l’image, ce qui est, de mon point de vue, vraiment important dans l’allégorie du cinéma. Comme un moyen de communiquer à travers un voile, qui est toujours temporaire et changeant, et qui finit toujours par s’évaporer. Parfois, la mémoire d’une vision vue à travers ce voile hante bien plus qu’une publicité de voyage dans un mail.

L’étrange, la déviance, l’ésotérisme semble irriguer vos créations. D’où vous vient cette fascination de l’esthétique de l’étrange ?

Essentiellement de la France. La moitié du temps, j’ai l’impression d’être plus français que la plupart des Français, avec mes obsessions pour la poésie décadente et symboliste, pour les écrivains obscurs de la fin du siècle, les occultistes du mouvement de renouveau des sciences occultes du XIXème siècle. En ce moment, je suis d’ailleurs un cours sur le système initiatique de l’occultiste Josephin Peladan. Tout ça m’obsède, jusqu’à Midi Minuit Fantastique, et l’idée de couvrir les lignées plus contemporaines de ces oeuvres transgressives et sombres… Des gens comme Philippe Druillet, ou mon rêveur préféré de tous, qui peut parfois devenir si immergé dans son monde qu’il devient le Fellini français… Jean Rollin. J’ai écris un essai de 40 pages sur lui dans Cathode Love, et j’ai l’esquisse d’un livre de 452 pages sur lui, sur lequel je suis en train de faire des recherches. J’espère juste que le gouvernement français me donnera un jour la citoyenneté française, pour que je puisse quitter l’Amérique, ou peut-être me marier à une cinéphile française... Ça marchera aussi. Mais finalement, je reviens toujours à la fiction de fin de siècle. Jean Lorrain, Rémy de Gourmont, Théophile Gautier (un peu tôt, je sais), la liste est longue… En Amérique, il n’y a que des cowboys.



La fiancée de Dracula, de Jean Rollin (2002)

La Love Edition a été imprégnée de la fumée de pipe de Jean Rollin : « un geste qui unit les rêveurs », comme un rituel chamanique. Cette idée de la communauté est-elle importante pour vous ? Voyez-vous vos œuvres comme un moyen de réunir les âmes autour d’un objet ?

L’idée de faire quelque chose intentionnellement et avec mon coeur, uniquement avec mes propres moyens, dont mon coeur et mon esprit ont grandement considéré et pesé les aspects, du mieux que je peux… Cet acte crée nécessairement un objet rituel à travers le livre lui-même. Je n’ai pas pu m’en empêcher. L’usage de la pipe pour bénir les livres avec la fumée est un symbole du rêve, s’étendant sur plusieurs générations à travers le même dispositif chamanique (en quelque sorte), vers lequel Jean, un grand rêveur respecté, était lui-même attiré par ses rêves. C'est tout simplement une extension de mon propre langage poétique. C’était d’abord un cadeau de la part de Serge Rollin, qui savait que j’apprécierai, puis c’est devenu autre chose. On peut envisager cela comme un poète qui utilise l’alphabet dont il dispose pour construire ses propres mots. Ce n’est pas dans le but de créer une obligation pour l’objet, mais c’est pour mettre en valeur le pouvoir et la signification, et l’esprit d’ensemble qui charge la réalité de cet objet. Son existence a maintenant l’aspect de cette réalité, et le rituel d’incrustation qui vient vraiment du coeur est sacré pour moi. Mon espoir, c’est juste que les personnes avec des yeux pour voir et des coeurs pour ressentir puissent sentir cela, et l’amour mis dedans. C’est malheureusement trop rare que les artistes portent eux-mêmes un regard sur leur oeuvre ; ou comment ils se sont orientés à travers leur travail. Merci de me demander cela. C’est un regard important qui m’apporte de la joie dans mon processus créatif. Strates infinies. Si le coeur nous guide, et que l’on use son esprit aussi purement que possible, elles vont se connecter et se former en une vision.


 


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