• Mathilde

QUE PEUT ENCORE LA SALLE DE Cinéma ?

Cette semaine, nous partons du côté de Caen, plus précisément, 6 avenue Sainte-Thérèse, où nous avons rencontré Gautier Labrusse, directeur du Lux. Cette interview fut l'occasion de revenir sur les différentes actions que peuvent encore mettre en place les salles, tout en pointant les difficultés contextuelles et leurs répercussions.


ML : Le Lux est une salle qui est influente à son échelle d’autant plus que vous faites partie du bureau du GNCR (Groupement National des Cinémas de Recherche). Ma première question était, tout simplement, nous présenter les différents volets de votre profession, que ce soit en la qualité d’exploitant par rapport à votre salle et votre implication au bureau du GNCR, qui comme cela, ne parle pas forcément aux lecteurs de l’Emile.


Gautier Labrusse : Je suis le directeur du cinéma Lux qui est sous statut associatif. En juin 2020, elle aurait eu 60 ans. Ce n’est pas anodin que ce soit une association car il y a une vraie équipe salariée d’une quinzaine de personnes. Derrière elle, on trouve une association forte avec son conseil d’administration et ses adhérents. La particularité de cette équipe est que beaucoup de membres sont issus du bénévolat, son vivier. Moi-même, avant de devenir directeur adjoint puis directeur, j’ai été bénévole pendant six ans. C’est un fonctionnement que l’on retrouve dans beaucoup de lieux en France, notamment dans le réseau du GNCR mais aussi au sein de l’AFCAE (Association Française des Cinémas Art et Essai). C'est-à-dire, que nous ne sommes pas toujours que dans l’exploitation classique.


Le Lux a la particularité d’avoir un lieu qui a évolué. En son sein, il gère aussi un vidéo-club, maintenant une plateforme VOD, une cafétéria et par ailleurs, il possède également une autre salle au cœur de l’Université de Caen. Celle-ci a la particularité d’être en centre-ville. On l’exploite une fois par semaine.


Nous faisons également un travail de programmation : nous gérons des programmes d’autres salles en bord de mer, et nous les accompagnons. Nous avons également une forte activité de projection hors les murs, qui se traduit par essentiellement des projections en plein air. D’autres activités parallèles : beaucoup de choses en direction des écoles avec des ateliers d’éducation à l’image.


Le Lux, disposant d’une certaine notoriété, s'est toujours impliqué dans des réseaux nationaux, et avec le temps, je me suis impliqué de plus en plus de façon militante, en étant président du GNCR, par exemple. Par ailleurs, je suis également au CA de la chambre syndicale des cinémas de Normandie et au CA de Normandie Images.


Dans la période où l’on vit, c’est une position plutôt intéressante. Le GNCR est un organisme représenté au sein du BLOC (Bureau de Liaison des Organisations du Cinéma), qui regroupe des organismes de production, diffusion, exploitation. Le BLOC est en ce moment beaucoup amené à avoir des réunions avec le BLIC (Bureau de Liaison des Industries Cinématographiques), réunion d’autres organismes professionnels incluant des cinémas français et des éditeurs de films. Ces réunions sont appelées des “BBA” (Union du BLIC, BLOC et de la Société civile des auteurs, réalisateurs et producteurs), elles sont très importantes, car elles préparent les réunions en lien avec le Ministère de la Culture pour négocier la réouverture des cinémas et faire respecter la chronologie des médias. Celle-ci est en train d'être questionnée avec l’intégration des plateformes de SVOD. (se référer à : Les plateformes de streaming devront aussi participer au financement du cinéma français). Le problème c’est ce que ce sont des annonces d’affichage du gouvernement, ces 200 millions sont destinés au secteur de l’audiovisuel essentiellement, et on ne sait pas quelle part reviendra au cinéma... Ces négociations tiennent à cela.


ML : J’allais demander, dans cette temporalité présente, par rapport à la réouverture des salles qui est encore très floue, comme nous n'avons pas vraiment de dates, comment préparez-vous et envisagez vous la reprise d'activité ? Étant donné que vous êtes au cœur de cette préoccupation et que vous êtes un porte-parole.

GL : Pour ce qui est de la reprise d'activité générale, aucune perspective. Le dernier élément, c’est ce qu’on a gagné, entre guillemets, au Conseil d’Etat avec le référé-liberté du 23 décembre 2020 :

Extrait de la décision du Conseil d’Etat, conseil-etat.fr


Si la stratégie du gouvernement reste identique, c'est-à-dire qu’il continue de se baser aux chiffres et considère les cinémas comme “substituables”, la réouverture n’aura sûrement pas lieu avant un, deux ou trois mois. Ce qu’on espère maintenant, c’est que le troisième confinement arrive au plus vite, plus il arrivera tard, plus la réouverture sera repoussée. On espère qu’elle ne le sera pas trop : les gens prennent de nouvelles et mauvaises habitudes, le lien se distend avec les spectateurs, il risque d’avoir un embouteillage sur les films à sortir. Les distributeurs nous ont même donné accès à des films à "écouler" avant le festival de Cannes. L’année prochaine on pourrait prévoir, à l’inverse, plutôt une pénurie. Les tournages ont toujours lieu mais cela va devenir compliqué quand les recettes ne seront plus suffisantes.


À côté de ça, le cinéma américain est en train de se modifier profondément aussi, leurs studios sont en train de changer de politique : en passant la production directement aux consommateurs (se référer à : Sortie simultanée de Dune sur HBO Max aux É.-U.), sans passer par la case cinéma. Cela va avoir des répercussions sur les circuits en France qui ne vont plus avoir de quoi alimenter leurs écrans, et venir sur le terrain de l’Art et Essai, on peut imaginer ce que ça peut engendrer.


Au Lux, on était plutôt combatifs, mais ce qui s’est passé en décembre nous a donné un grand coup de massue. Cela a dû être le cas pour beaucoup d’exploitants, surtout quand le Conseil d’Etat nous a dit textuellement que le gouvernement avait choisi de sacrifier la Culture, cela ne donne pas envie de se battre pour autre chose que la réouverture. Pendant un temps, nous avons fait beaucoup de séances dématérialisées avec la 25ème heure, mais finalement en faisant cela, on donne raison au gouvernement.


Nous sommes donc obligés de réinterroger nos pratiques : nous faisons des annonces aux spectateurs pour leur rappeler qu’on existe. En mai, nous avons fait des drive-in, en décembre nous avons fait une projection dans une église pour protester, et intégré une plateforme VOD. Les séances dématérialisées, nous voulons les faire de manière plus réfléchie afin de maintenir nos missions et non pas les substituer à notre travail en salle. Actuellement, nous sommes dans un mouvement plus contestataire : nous avons réalisé un court métrage, Flash Backs, avec nos spectateurs et nos bénévoles pour leur demander de nous raconter leurs souvenirs et leurs émotions par rapport au cinéma :

Le projet a été monté puis projeté en vitrine, en rétro projection. Nous avons quand même obtenu l’autorisation de pouvoir faire des projections dans des cours d’immeubles, y compris pendant le couvre-feu.


ML : Cela rejoint un peu ma question suivante, c'est-à-dire, de quelles manières pensez-vous que cet épisode de crise sanitaire vous fera changer vos méthodes de travail ou non et/ou réfléchir autrement au domaine de l’exploitation mis à mal par des facteurs structurels et économiques ?


GL : On sera obligés de repenser nos méthodes de travail de façon globale, il va falloir réfléchir sans doute à d’autres modèles. Il va falloir préserver la diversité qui va être mise à mal quand les circuits vont venir sur notre terrain. Cette réflexion va se faire entre distributeurs et exploitants qui va se faire de toute façon. Ce que je ressens par rapport à la structure du Lux, c’est que nous avions atteint des niveaux de fréquentation très élevés et que l’on n’atteindra pas de nouveau. Il faut inventer des modèles économiques qui prennent en compte ces éléments-là, on était sur des projets d’expansion, il faut que nous les maintenions pour envisager de diversifier notre approche du cinéma et la façon de renouveler les publics surtout.


Merci à Gautier Labrusse pour son témoignage éclairé et mobilisant au vu de la situation de crise actuelle.


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