• Mathilde

REBEL REBEL

Mis à jour : avr. 19

Format ayant explosé depuis les années 2000, le biopic musical ne cesse de gagner en popularité. Ce constat se manifeste de manière visible parmi les compétitions les plus médiatisées : dernièrement, les 4 Oscars obtenus pour Bohemian Rhapsody (meilleur acteur, montage et mixage sonore et montage) en 2019, les 2 Golden Globes décrochés par Rocketman (Meilleur acteur dans une comédie musicale et meilleure chanson) en 2020.

Il est en effet un sentiment fédérateur de s’emparer de l’histoire d’une personnalité plébiscitée, ayant traversé plusieurs générations, qui peut être un vent de nostalgie pour certains, un divertissement salvateur pour d’autres.


Après Freddie Mercury, une autre personnalité influente se verra elle aussi biographiée : Stardust de Gabriel Range (bientôt à l’affiche) s’intéresse ainsi à la carrière éclectique, décadente de David Bowie et notamment la création de son personnage Ziggy Stardust. Les biopics musicaux rencontrent souvent la barrière de l’approbation spectatorielle, basée parfois sur la “compétence encyclopédique”, c'est-à-dire l’ensemble des informations connues sur un artiste, plus ou moins véridiques et exhaustives par rapport à l’aspect factuel du film. La vraisemblabilité des faits relatés est également à prendre en compte pour le spectateur. En apposant la marque de fabrique de l’artiste dans l'œuvre, le film prend le pari de respecter au mieux ces deux attentes. Bien souvent, au sens le plus strict et rigide, il manque souvent l’exercice. Aussi, le biopic musical se créant de véritables engagements, une dette qui lui convient presque de rembourser, se cherche parfois des parades, des formules pour satisfaire un goût plus large et user habilement des libertés scénaristiques et scéniques. De cette manière, le format se perfectionne en trouvant la manière la plus pertinente pour certains, accrocheuse pour d’autres, d’user du storytelling.


Duncan Jones, détenteur des droits musicaux de Bowie, a d’ailleurs refusé leur utilisation dans le biopic à venir. Cette désapprobation soulève une question majeure, à savoir, sans l’utilisation de la bande originale de l’artiste, comment ce film peut-il être reçu sans voir dedans, une grave entrave à l’authenticité d’une histoire, ou bien, la possibilité de sortir d’une forme de réalisme conventionnel. Ce qui conduit à nous interroger sur l'intérêt du statut même du biopic musical.

Denis Bingham dans son ouvrage Whose Lives Are They Anyway ? The Biopic as Contemporary Film Genre dit que “le charme d’un biopic repose sur le fait de voir une personne réelle qui a fait quelque chose d’intéressant dans sa vie, connu principalement en public, est transformé en un personnage”.


Si l’on effectue un rapide examen des biopics musicaux sortis entre 2005 et jusqu’à ces dernières années, on observe que le genre, extrêmement malléable, s’hybride de multiples façons. Un rapide examen du paysage permet tout de même de distinguer que la partie de l’industrie la plus juteuse se cantonne à la formule standardisée, la répétition d’un schéma, tandis que les objets les moins convenus, abordables, s’essayent davantage au jeu de la vérité, initialement instauré par les codes du biopic. Etymologiquement, le biopic se compose de deux particules : “bio”, issu de biographical (un détour anglophone pour le grec ancien βίος, exprimant la vie) et “pic”, venant de picture. Ce faisant, on obtient la mise en image du récit de la vie d’une personnalité ayant réellement vécu. Néanmoins dans la pratique, cette idée ne se conforme pas à sa définition ou à une logique pure.


Last Days de Gus Van Sant (2005) évoque les derniers jours d’un certain Blake, ressemblant trait pour trait au disparu Kurt Cobain. Construit de manière spirite, le réalisateur fixe les bornes chronologiques au moment de la fin d’une existence, prenant l’absolu contrepoint d’une ascension, d’un parcours florissant. Au contraire, la silhouette hiératique du chanteur, erre dans les murs d’une maison de campagne bourgeoise, laissée à l’abandon. Au son de «Venus in Furs» du Velvet Underground, véritable leitmotiv de ces soirées narcotiques, des jeunes désabusés, Blake traîne péniblement son enveloppe durant ces quelques derniers instants. En faisant le choix de l’éviction de la musique de Nirvana, l’emploi du pseudonyme, tout en précisant son inspiration pour l’histoire de Kurt et en veillant à la ressemblance physique de son interprète, le cinéaste crée une ambiguïté certaine. Ce biopic déguisé interroge grandement l’approche empruntée par Van Sant, le regard qu’il emprunte pour décrire l’histoire de cet homme. Rien que l’on puisse vraiment qualifier d’extraordinaire dans cette tranche de vie, tout semble fait pour ouater le côté hagiographique du biopic. Désacralisée, la figure de légende n’existe que dans cette aporie temporelle. On s’éloigne ainsi du récit basé sur une première phase glorifiante, puis, souvent déshonorante, usuelle. La figure de Blake est saisie à hauteur d’homme, loin des artifices scéniques, fuyant probablement une réalité glamourisée. Qu'en est-il de la musique, semblant faire fondre l’artiste dans son œuvre ? Dans ce film, elle ne semble être qu'un bruit de fond, un accompagnement psychédélique pour les âmes en transit.

Last Days, Gus Van Sant, 2005

A contrario, le travail de l'œuvre musicale peut être un sujet exploité et déployé dans ces biopics. A vrai dire, il est un constat répandu difficile à contredire : les biopics musicaux paraissent (souvent) omettre le processus de création se trouvant derrière les musiques qu’ils utilisent. Par ce biais, le biopic renie (en un certain sens) la monstration de l’artiste qu’il met en images. La fiction (plus que le documentaire) est un frein auquel le biopic semble se heurter. Celle-ci se doit de demeurer captivante pour le spectateur et pousse le film à effectuer certaines coupes, dans lesquelles les instants de composition semblent les premiers à être écartés. Un éclair de génie paraît traverser les consciences de ces chanteur·se·s, instrumentistes, les poussant immédiatement à composer le titre ultime de leur carrière. Ce reproche caractéristique est d’ailleurs parfaitement entendu, et repris dans le satirique Walk Hard de Jake Kasdan (2007), vrai-faux biopic sur Dewey Cox (John C. Reilly), star montante des débuts du rock’n roll.


Love and Mercy de Bill Pohlad (2014 - diffusé au Zola à l’occasion du Zola Summer Camp 2020) est construit sur un hiatus, celui de l’alternance entre l’élaboration de l’album Pet Sounds des Beach Boys (1966) et les années plus mortifères du groupe en 1990. Paul Dano et John Cusack se partagent respectivement ces deux époques, ainsi que le même rôle, Brian Wilson. Duelliste, le film alterne entre une histoire d’amour empêchée d’un côté, et la manière dont cette formation fraternelle, centrée autour de Wilson, se réinvente pendant ce projet d’album ambitieux. Le milieu des années 60 pour les Beach Boys est une période concurrentielle, qui ne cessent d’être comparés à leurs comparses britanniques, les Beatles. Il était donc nécessaire pour les Californiens de se démarquer, s’extraire d’une horizontalité mélodique. S'efforçant de faire preuve de réalisme dans cette période charnière, le réalisateur accentue la vraisemblance du film, prenant le parti de la reconstitution documentaire. De nombreuses scènes montrent, décomposent l’organisation sonore, la direction et l’assemblage des parties musicales, créant une véritable immersion pour le spectateur dans cet univers. Il s’agit toutefois d’adopter un certain recul sur l’exactitude des informations techniques, musicalement parlant, la fiction déroutant quelque peu les biopics de la justesse et l’exactitude des documents qu’ils utilisent. Le terrain de jeu pour l’artiste que sont ces parenthèses musicales, participe à l’expression d’un monde intérieur du chanteur principal. En proie à sa névrose, une schizophrénie sur laquelle il semble avoir du mal à garder le contrôle, les débordements psychiques de Brian Wilson paraissent parfois liés à l’externalisation de son art. La partie du film plus proche de notre époque, ne présente pas seulement les déboires d’un homme mais comment la vie de Wilson en jeune adulte est partagée entre bouillonnement créatif, drames personnels irrésolus, riche de moments accumulés en un bourdonnement discret, lancinant. Cet assourdissement présent le pousse à explorer ses mémoires dont il se sert pour évoluer en tant qu’homme et artiste. L'interprétation scindée entre plusieurs acteurs dans un biopic n’est pas un phénomène rare, ce que l'on se réserve pour une deuxième partie.

Love and Mercy, Bill Pohlad, 2014


Source :


Dir. FONTANEL Rémi, « Biopic : de la réalité à la fiction » in CinémAction, Condé-sur-Noireau, Charles Corlet, 2011, n°139, 221 p.

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