• Manon Ruffel

Variations cinématographiques autour de l’animalité

S’il fallait trouver une ligne commune aux films programmés au Zola en cette rentrée 2022, l’on pourrait évoquer celle de l’animalité. Comme un curieux hasard de la programmation et des sorties nationales, ce thème fait refrain au cœur de plusieurs films projetés en ce mois de janvier. L’animalité y prend plusieurs formes, est évoquée avec plus ou moins de légèreté, et permet de porter un regard sur le monde non-humain et les relations que nous entretenons avec lui. Petit tour d’horizon de ces différentes variations cinématographiques autour de l’animalité. (Bannière : Lamb, de Valdimar Jóhansson)

 
Un être sauvage

Lorsque l’on parle d’animalité, en premier lieu nous vient l’idée d’un être sauvage. Un animal, avant qu’il ne soit apprivoisé par l’humain, est avant tout un être primitif de la nature, livré à lui-même ou à sa meute, en dehors du monde civilisé. L’animal sauvage, c’est cet « autre », un autre qui intrigue, qui fascine (en témoigne les nombreux documentaires et reportages animaliers sur la faune sauvage, ou encore les zoos et autres parcs animaliers qui exposent fièrement leurs animaux sauvages), qui fait peur parfois. L'animal sauvage, c'est un être non-civilisé dont la littérature et l'art s'empare pour interroger notre condition humaine. Le célèbre mythe de l’enfant-sauvage a d'ailleurs été décliné à maintes reprises, comme symbole de cette dualité. Quelques exemples de cette figure, venus d'horizons différents : les studios Disney en 1967 adaptent Le Livre de la jungle de Rudyard Kipling ; Truffaut reprend les travaux de Jean Itard sur Victor de l'Aveyron et réalise L’enfant sauvage en 1970 ; Hayao Miyasaki donne en 1997 sa version animiste de l’enfant-sauvage avec Princesse Mononoké.


De gauche à droite : Le Livre de la jungle de Wolfgang Reitherman (1967), L'enfant sauvage de Truffaut (1970), Princesse Mononoké de Hayao Miyasaki (1997)



Le loup, symbole de l'animalité sauvage

Véritable étendard de cette animalité sauvage, la figure du loup a toujours façonné notre culture occidentale, alimentant à la fois notre folklore et nos mythologies, et notre littérature et nos arts. De la légende de Romulus et Rémus les fondateurs de Rome, au conte du Petit Chaperon Rouge de Perrault ou aux fables de La Fontaine, en passant par la figure du loup-garou, le loup intrigue, tout à la fois dangereux et objet de fascination. Le cinéma aussi s’en est emparé comme figure tutélaire du monde sauvage permettant d’interroger notre part d’humanité et notre part d’animalité.


Si le loup et l’humain entretiennent une relation ambiguë de domination depuis des millénaires, parfois, la frontière entre l’un et l’autre se brouille, si bien qu'homme et animal se confondent, et font corps, donnant lieu à des créatures hybrides : récemment, les wolfwalkers du sublime Le Peuple Loup de Tomm Moore par exemple, ou encore Ame et Yuki dans Les Enfants loups de Mamoru Hosoda. Cela a notamment donné lieu à des figures culturelles folkloriques de l’homme hybride, comme celle du loup-garou (Harry Potter, Twilight ou encore la série Teen Wolf basée sur le film éponyme de Rod Daniel, et plus récemment le film Teddy des frères Boukherma). De plus en plus, la figure du loup, chassé par l’homme depuis des millénaires si bien qu’il a maintenant peur de lui, s’adoucit, et la relation peut s’installer. Naissent alors des histoires d’amitié entre loup et humain, comme dans Danse avec les loups de Kevin Costner (1990) dans lequel le lieutenant John J. Dunbar apprivoise un loup qu’il nomme Chaussette, ou encore dans Croc-Blanc, de Randal Kleiser (1991), adaptation du roman de Jack London qui narre l'amitié entre un jeune chercheur d'or du Yukon et un chien-loup. Dans ces deux derniers cas, la frontière entre monde sauvage et civilisation s’estompe pour laisser place à un monde harmonieux dans sa pluralité.


De gauche à droite : Le Peuple Loup de Tomm Moore (2021), Les Enfants loups de Mamoru Hosoda (2012), Harry Potter 3 : Le Prisonnier d'Azkaban d'Alfonso Cuarón (2004), Twilight, chapitre V : Révélation, 2e partie de Bill Condon (2012), Teen Wolf de Jeff Davis (2011-2017), Teddy des frères Boukherma (2020), Danse avec les loups de Kevin Costner (1990), Croc-Blanc de Randal Kleiser (1991)



Estomper la frontière

C’est précisément ce que cherche à raconter Denis Imbert dans Mystère, actuellement en salles, que nous avons projeté début janvier au Zola. Le film nous embarque dans une rencontre intime entre Victoria (Shanna Keil), une petite fille mutique qui a perdu sa mère, et un mystérieux chiot que lui confie un berger dans la forêt. Lorsque son père comprend que le chiot s’avère en réalité être un louveteau, il fait face à son propre conditionnement, à ses propres préjugés sur cet animal sauvage, symptomatiques de la vision qu’on en a dans notre culture, et s’inquiète très vite de sa dangerosité. Mystère met un grand coup de pied dans ces clichés. Le réalisateur Denis Imbert affirme d’ailleurs dans le dossier de presse : « La vision du loup, malgré ses détracteurs, est en train de changer dans nos mentalités, même au cœur du monde rural. Dans les contes modernes, le loup n’a plus le rôle de la bête du diable, belliqueuse, sanguinaire et dévoreuse d’enfant… du conte du Grand Méchant Loup, des Trois Petits Cochons ou encore du Petit Chaperon rouge. Il est temps que l’on comprenne que nous devons être dans une ‘‘cohabitation diplomate’’ [ce terme est de Batiste Morizot, écrivain et maître de conférence en philosophie à l’université d’Aix-Marseille, ndlr] avec le loup et non plus dans un principe de ‘‘domination domestique’’ ».


Mystère, de Denis Imbert (2021)


Là où le film est intéressant, c’est qu’il dépasse complètement la fiction : pour Mystère, Denis Imbert a travaillé avec Muriel Bec, éleveuse et dresseuse pour le cinéma, qui a recueilli trois louveteaux afin d’établir un travail préalable d’imprégnation entre l’actrice et les loups. La relation entre Victoria et le loup transcende alors le film, car pour qu’elle soit crédible à l’écran, il a fallu la tisser… pour de vrai. « J’ai beau être directeur d’acteurs, je ne [pouvais] pas créer en donnant des indications de jeux, une complicité entre Shanna et le loup. Mon travail reposait sur la réussite de ce lien entre eux. C’était le cœur de cette relation que je voulais filmer. La magie a opéré, encore aujourd’hui leur lien est extraordinaire, j’avoue que cela a dépassé toutes mes attentes… ». Il a fallu, pour les acteurs comme pour l’équipe du film, se mettre au rythme des loups, c’est-à-dire ne pas imposer sa vision humaine, mais véritablement faire corps avec l’animalité sur le plateau : « À aucun moment, nous n’avons cherché à apprivoiser les loups, à nous comporter avec eux en dominateurs. C’est nous qui avons dû nous adapter à eux, à comprendre leur langage, pour communiquer avec eux, les rassurer leur donner confiance en nous, pour les approcher, les filmer. », confirme Denis Imbert.



Hybridité

L’animalité, c’est l’autre, nous disions. L’appréhender, c’est donc littéralement se désaliéner, c’est-à-dire faire connaissance avec ce qui nous est étranger, s’ouvrir à un à-côté, changer son paradigme et interroger ses croyances limitantes. Cette question est au cœur du film Lamb, de Valdimar Jóhansson actuellement en salle, que nous avons projeté début janvier au Zola. María et Ingvar tiennent une ferme isolée dans la campagne islandaise, dans laquelle ils vivent reclus et élèvent leur troupeau de moutons. Un jour, ils découvrent dans la bergerie un étrange petit être, mi-humain, mi-agneau. Le couple, d’abord désemparé, commence finalement à s’en occuper comme leur propre enfant. Ils l’intègrent dans leur famille, le nourrissant au biberon et le bordant comme un nouveau-né. Ce petit être s’appelle Ada, et n’a presque plus rien d’un animal.


Lamb, de Valdimar Jóhansson (2021)


Le film repose sur une croyance trouble du spectateur, celle selon laquelle Ada devient la fille adoptive du couple. Tout au long du film est travaillée la question de l’hybridité et de l’impureté : Ada n’est ni tout à fait humaine, ni tout à fait agneau. Son individualité est double, et le film joue de cette dualité. Les attributs humains d’Ada ne sont révélés que tardivement, laissant planer le doute pendant longtemps, car le couple ne cesse de recouvrir son corps par des couvertures. Ainsi, l’humanité du nouveau-né est pendant longtemps enveloppée, recouverte, voilée, comme quelque chose que l’on doit cacher. L’animalité prend d’abord le dessus sur la part d’humanité, mais celle-ci revient au galop lorsqu’Ada, qui a grandi, est désormais en mesure de marcher : les caractéristiques fondamentales de l’être humain, son déplacement bipède et des mains préhensiles, s’emparent alors de l’identité d’Ada, renforçant un peu plus le trouble du spectateur.


Celui-ci atteint son paroxysme lors de l’arrivée du personnage de Pétur, frère d’Ingvar. Il incarne l’être de raison et de pur pragmatisme, et vient tout à coup briser la croyance que le spectateur avait pu installer jusque-là : s’il ne comprend pas qu’Ada puisse être la fille de María et Ingvar, c’est précisément parce qu’il n’y croit pas. Lorsqu’il lui tend quelques brins d’herbes en l’appelant comme on appellerait un animal, la mise en scène elle-même incarne cette dualité trouble : un premier insert montre la main humaine d’Ada qui entre dans le plan et s’avance pour attraper ces brins d’herbes, signe ultime de sa préhension d’humaine, auquel est juxtaposé un deuxième insert de la tête Ada (un tête d’agneau donc) qui surgit tout à coup dans le plan. Ada est littéralement divisée, découpée en deux.



Une question de perception

Un jour, un chat, de Vojtěch Jasný


Cette question de la croyance et de la vérité universelle occupe également le film Un jour un chat, du réalisateur tchèque Vojtěch Jasný, que nous avons diffusé ce dimanche 9 à 18h45 au Zola. On y suit l’histoire de Robert, instituteur d’un petit village, qui apprend à ses élèves la tolérance et le respect de la nature et des animaux. Un jour, un magicien, son assistante Diana, sa troupe ainsi que sa mascotte le chat à lunettes Tigrou, arrivent en ville et bouleverse le quotidien des habitants. Le chat est doué d’un étrange pouvoir : lorsqu’on lui enlève ses lunettes, les individus prennent la couleur associée à un vice ou un caractère qui correspond à leur état. L’animal est dans ce film non seulement révélateur d’une vérité cachée, mais surtout révélateur que la vérité est propre à chacun. « Vous voudriez dire que chacun a sa vérité ? », affirme le directeur de l’école, perturbé dans ses croyances limitantes.


C’est finalement ce que permet d’affirmer la figure de l’animal ici, et souvent lorsqu'elle est invoquée au cinéma : précisément car il n’est pas humain, l’animal se pose comme un autre, qui permet d’éclairer notre condition d’humain, nos croyances, et notre perception.


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Pour explorer d'autres animalités au cinéma en ce début d'année 2022, il y a aussi Tous en scène 2, Lynx, ou encore La panthère des neiges...


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